Vendredi 9 décembre 2011 5 09 /12 /Déc /2011 18:07

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Truqué ou pas truqué, le match Zagreb – Lyon ? Allez, je prends mon courage à deux mains et je me prononce : non.

Mais je ne manque pas l’occasion de faire un peu de sociologie des rumeurs (la référence, pour ceux qui voudraient approfondir la réflexion, c’est Rumeurs, de Kapferer, au Seuil).

Pourquoi les gens croient-ils aux rumeurs ?

Eh bien, parce qu’il n’y a aucune raison de ne pas y croire.

Premièrement, il arrive que des rumeurs soient vraies. Deuxièmement, les supports qui les propagent sont les mêmes que ceux qui propagent des "vérités" (c’est-à-dire soit les médias, soit le témoignage d’un pote, qui avait un pote qui était tombé au bac de philo sur le sujet « qu’est-ce que l’audace ? », qui avait répondu sur sa copie, « c’est ça », et qui avait eu 18). Les gens croient aux rumeurs, ensuite, parce qu’une rumeur a toujours des preuves (l’image d’un clin d’œil, une capture d'écran, ou je ne sais quoi). Les gens croient aux rumeurs, enfin, parce que nous ne sommes pas des êtres rationnels. Qu’est-ce qu’un être humain ? C’est très précisément quelqu’un qui ré-appuie sur le bouton de l’ascenseur, pourtant bien éclairé, parce que la machine tarde.

Quand une copine raconte qu’aux Etats-Unis quelqu’un a fait un procès à Macdo parce qu’il a glissé sur une frite (ou bu un café trop chaud) et qu’il a gagné ce procès, on ne la croit pas parce qu’elle a des preuves, mais parce qu’elle met de la conviction dans son discours (même si la personne qui propage des rumeurs s’invente des « preuves » : « j’ai lu que… », « j’ai entendu à la radio que… » - parce que la télé c'est pas crédible -, alors qu’elle raconte ce qu’un pote lui a raconté). Elle y met de la conviction, et puis ma foi, c'est une pote - pourquoi ne pas la croire?

On aime les rumeurs comme on aime les anecdotes, les blagues, les potins. Pourquoi passerait-on son temps à interrogé la validité de ce qu'on entend?

C’est toujours facile de dire, après coup, « comment les gens ont-ils pu croire que ? ». Avant qu'on sache la vérité, une rumeur fonctionne parce que les gens sont naturellement disposés à y croire. 

On est disposé, et on est disponibles.

Pour la rumeur provenant des vidéos qui nous montraient des gens faisant du pop-corn avec des ondes de téléphone portable, ceux qui y ont cru n’ont pas seulement été bernés par la qualité de la vidéo (habilement amateur), ils ont surtout vu une vidéo qui venait activer l’angoisse préexistante de l’effet des ondes non mesuré. Sans cette angoisse là, pas de disponibilité à accueillir la vidéo.

De même, le procès fait à Macdo (ou à je ne sais quel fabricant de micro-ondes qui n'avait pas indiqué qu'il ne fallait pas mettre un chat dedans) est crédible non pas en soi, mais parce qu'on suppose préalablement qu'aux Etats-Unis, semble-t-il, "on fait des procès pour n'importe quoi". Et qu'à notre époque, "les gens sont cons, il faut tout leur dire".

Quand une rumeur vient conforter une croyance, ou un espoir, ou une crainte, quand en plus des faits semblent la valider, pourquoi n’y croiraient-on pas ? Nous n’avons pas le temps de vérifier tout ce que nous considérons être vrai (a-t-on individuellement vérifié que la Terre tourne autour du soleil ? Que les Américains ont marché sur la lune ? Qu’ils n’avaient pas mis d’explosif dans les Twin Towers ? Que Jérémy Menez n'était pas fute-fute? Qu'en Chine les gens tuaient les filles dans les campagnes? Est-ce que l'on sait, réellement, répondre à ces questions?). Nous ne pouvons pas tout vérifier, et nous sommes bien obligés, en dernier ressort, de croire – de faire confiance. Ou non.

Si nous devions chercher à tout recouper, on ne pourrait considérer, dans une vie, que quatre ou cinq trucs comme vrais (et wikipedia serait un bid total).

Et puis nous ne sommes pas programmés pour que la rapport rationnel aux choses précède l’affect, l’émotion.

Quand s’est répandue, dans le Var, il y a quelques années, la rumeur selon laquelle des écolos voulaient que les animaux récupèrent la forêt, et que pour se faire ils balançaient des serpents en passant en avion par-dessus les forêts, personne ne s’est demandé si un serpent ça pouvait survivre quand c'était jeté d’un avion.

Nous ne sommes pas de prime abord rationnels, et c'est très bien ainsi.

Mais du coup les rumeurs se propagent.

Et ceux qui ont le tempéramment consistant à ne pas croire aux rumeurs (esprits rationnels, ou de contradiction, ou sceptiques, ou je ne sais encore quels profils) ont sans doute souvent raison ; il n'en reste pas moins que de temps en temps la rumeur était vraie et ils passent à leur tour pour des naïfs. Des aveugles. Qui n'avaient pas voulu écouter.


Pas de fumée sans feu

Les rumeurs fonctionnent, en définitive, parce qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Et le problème, c’est que ce proverbe est mal compris, mal employé. Quand s’est propagée, en 1969 à Orléans, la rumeur selon laquelle des femmes disparaissaient dans des cabines d’essayage de boutiques tenues par des juifs, ceux qui hésitaient à y croire finissaient par se méfier néanmoins, sous prétexte qu’il n’y a « pas de fumée sans feu » (en d'autres termes : si la rumeur existait, c'est qu'il avait dû se passer un truc bizarre dans une boutique).

Or, s’il n’y a pas de fumée sans feu, il ne faut pas oublier que la fumée et le feu ne sont pas les mêmes matières. Le feu de la rumeur d’Orléans, c’était l’antisémitisme. Le feu, c’est toujours un truc qui préexiste à la rumeur, mais qui n’est que rarement l’événement relaté par la rumeur.

La rumeur (la fumée) est un effet – les causes (le feu) sont extrêmement variées.

Maintenant, quel est le feu qui a produit la fumée : "Aulas a payé le Dinamo Zagreb" ? Au-delà du plaisir à traquer des complots dans le foot, il y a évidemment les déclaration de Noah sur les sportifs espagnols (tous dopés, selon lui) qui ont irrité la presse espagnole (la plus suspicieuse à l'égard de la victoire lyonnaise), il y a les déclarations d’Aulas sur les joueurs du Bayern qui selon lui couraient étrangement vite lorsqu’ils ont éliminé Lyon (le genre de déclaration qui donne envie que l'arroseur soit arrosé), il y a le privilège de la rumeur sur l’information dans le football (meilleurs ventes de France football : lors des périodes de transferts potentiels) – il y a, surtout, le niveau proposé par les joueurs du Dinamo, qui a eu l'effet d'une poudre... et valeur de preuve.

Une rumeur a toujours des preuves

Rumeur qu’un des Beatles est mort ? La « preuve » : il est tourné, et il est le seul à être tourné, sur la pochette du dernier album.

"Le patron est à l'affut grave" : la preuve, il passe beaucoup de temps avec les secrétaires.

"Le patron est homo" : la preuve, il passe beaucoup de temps avec les secrétaires.

Bref, une rumeur a toujours des preuves, puisqu’une rumeur consiste à interpréter les faits de telle façon qu’ils confirment la rumeur. Imparable, comme technique (c'est celle des horoscopes, qui font des prévisions qui sont toujours vraies, puisque vous avez voulu remarquer ce que l'horoscope vous a dit de remarquer).

Pas de chance Aulas

On ne sort jamais indemne d’une rumeur. Qu’elle soit vraie ou fausse, à partir du moment où elle a existé, on ne pourra plus faire comme si elle n’avait pas existé. Dans dix ans quand Aulas reparlera de ce qu’il continuera de présenter comme un exploit, on lui dira : «  ah oui je me rappelle il y avait eu cette espèce de rumeur… », et il sera trop deg.

Parce que ce qu’il nous explique être un exploit est complètement fracassé par la rumeur. Non pas parce qu’il y aura toujours, désormais, suspicion. Il y aura toujours quelques mecs sensibles aux théories du complot, mais ça deviendra une minuscule minorité.

Non, si la rumeur fait mal, c’est parce qu’elle a pour conséquence de signaler que cette victoire était quand même bizarre. A cause de la fumée, on ne pourra plus ignorer le feu : les mecs du Dinamo Zagreb ont vraiment joué comme des brêles. On ne peut plus ne pas voir qu’il n’a pas fallu aller la chercher bien loin, cette victoire.

Pauvre Aulas. Son procédé rhétorique privilégié est la méthode Coué (« Lyon est un grand club », « regardez cela fait neuf fois qu’on est en huitième »), sauf que la méthode Coué, les fois où ça marche, c’est avec soi – ça ne marche pas sur les autres. Nous autres, les gens normaux, qui ne supportons pas Lyon, on a beau nous répéter que c’est un club incroyable qui se qualifie encore et toujours pour les huitièmes de la ligue des champions, on continue néanmoins à voir avant tout que c’est avant tout un club qui ne peut pas la gagner.

Et qui n’est sorti des poules que parce que parce que le Dinamo a lâché le match à la mi-temps… Et parce que l’Ajax a eu deux buts injustement refusé.

La rumeur est sans pitié.

 

Par deux pieds décollés - Publié dans : Temps additionnel - Communauté : Football? Philosophie?
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