Il faut répondre à cette question, d’une part parce que c’est important en soi, et d’autre part, parce que l’article wikipedia est absolument nul (« Il n'existe aucune règle pour déterminer la distance entre les clubs et qualifier le match de derby cependant une distance maximale allant de 70 à 100 kilomètres. » Qui a écrit ça ? Qu’il se rende sans faire d’histoires).
Un derby est un match (au foot, au rugby, dans tous les sports collectifs un peu médiatisés, je crois) qui a une « saveur particulière » parce qu’il oppose des équipes proches géographiquement. Evidemment, la proximité géographique est une chose relative, et ce qui compte, c'est que le voisinage soit la cause d'une certaine proximité culturelle. On pourra donc parler d'un derby de la Côte d’Azur, d'un derby du Nord, mais aussi, pourquoi pas, de derby de la Méditerranée.
Evidemment, deux équipes dans une même ville, c’est le derby idéal.
Le match (hypothétique) Israël – Palestine serait-il un derby du proche orient ? Je ne sais pas répondre à cette question.
OM – PSG, en revanche, n’est pas un derby. C’est un Classiqueau.
Bref, un derby est un match spécial parce que l’enjeu (la victoire) aiguise les rivalités, inspire des tensions, entretient les clivages – et ce n’est pas spécialement pour les trois points qu’il faut remporter le match.
Il s’agit généralement de questions de suprématie régionale (Lille – Lens), mais c’est parfois plus subtil : David contre Goliath est un schéma qui revient beaucoup, selon de nombreux types (riches/pauvres, ouvriers/bourgeois, locaux/étrangers, rive droite/rive gauche, Stéphanois/Lyonnais, etc.).
Bien sûr, au fond, c’est toujours une question non pas d’argent ou de pouvoir, mais d’orgueil.
Mais pourquoi l'orgueil est-il surtout mis en avant lors des oppositions avec nos voisins? Vu de l’extérieur, on peut avoir tendance à se dire (par exemple, lors d’un Valenciennes-Lens en championnat de France, ou d’un Nice-Toulon au rugby), on peut avoir tendance à se dire, disais-je : mais pourquoi ne s’aiment-ils pas, puisque ce sont les mêmes ? Et pourquoi n’admettent-ils pas que ce sont les mêmes ?
Eh bien parce que ce ne sont pas les mêmes.
Et si on a l’impression que les tensions sont d’autant plus grandes que les différences sont minimes, c’est loin d’être paradoxal, c’est même extrêmement logique (dans la mesure où une explication psychologique a une valeur logique) : Freud parle, dans Le malaise dans la civilisation, du « narcissisme des petites différences » ; on se flatte d’être différent et singulier, surtout auprès de ceux avec qui on pourrait être confondu si l’on n’y regardait pas de près.
Je maintiens, par exemple, non seulement que ce n’est pas la place Garibaldi, à Nice, qui fait penser à l’Italie, et que c’est l’inverse, mais aussi qu'on ne trouve pas de quartier équivalent de l'autre côté des Alpes.
Freud a (j’allais dire « évidement ») une certaine forme de mépris, implicite mais très sensible, pour ce « narcissisme », parce qu’on sent bien qu’il ironise sur ces « petites différences », qui ne méritent pas une telle affirmation de soi face à autrui. Il doit y voir un truc futile.
Mais Freud n’a sans doute pas lu Baudelaire, qui a toujours raison, et qui a écrit : « presque rien, c’est presque tout : c’est la distinction »*.
* Baudelaire, Le peintre de la vie moderne.
Source image: http://www.lemonde.fr/sport/article/2009/11/29/les-supporters-du-partizan-n-iront-pas-a-toulouse_1273735_3242.html