Mardi 23 février 2010 2 23 /02 /Fév /2010 17:53

Le contre-pied n’est pas un fait de jeu spécifique au foot. Au tennis, au rugby, en politique, partout on peut « prendre à contre-pied », c’est-à-dire, allez dans la direction opposée à celle qui avait été anticipée par l’adversaire. On n’abordera, cependant, que le foot. Parce que du reste on s’en fiche pas mal.

On parle, généralement, d’un contre-pied à propos des pénos, parce que là ça se voit bien : quand on tire d’un côté et que le gardien part de l’autre, on dit que ce dernier a été pris à contre-pied. Sauf qu’il faut plus que ça. Conservons le cas éclairant du pénalty, mais approfondissons la question.

Pour arrêter un pénalty, l’anticipation est nécessaire, parce que si on attend de voir où le ballon va partir, il est trop tard pour espérer l’arrêter. L’équation est simple : temps de réaction + temps du plongeon > au temps mis par le ballon pour aller du point de pénalty jusqu’au fond des filets.

Le bon contre-pied est celui du joueur qui provoqué le mauvais choix de côté du gardien. Si par ma course, ou avec mon regard, j’ai voulu mettre le gardien sur une fausse piste, là c’est intéressant. Parce que si j’en fais trop, le gardien me capte. Et d’ailleurs, le gardien peut lui-même faire mine de trop anticiper, et mettre en scène son contre-pied. Bref, un pénalty c’est une histoire de regard. De timing. De bluff. D’acteurs. C’est une mise en scène. C’est une tragédie.

La tension dramatique est atteinte lors du sommet du pénalty à contre-pied : la Panenka. Antonin Panenka a tiré un pénalty comme l’on sait en 76. Non seulement le geste fût audacieux, mais il donna en outre la victoire aux Tchèques à l’Euro, au terme de la série de pénos. Et en plus face aux Allemands.

 

La Panenka est le contre-pied le plus intrépide, parce qu’il est le plus risqué : il mise tout sur le contre-pied. Une frappe tendue peut aller au fond des filets même si le gardien part du bon côté. Avec la Panenka, pas le droit à l’erreur. La frappe est tellement molle, qu’elle peut même être freinée par le vent (j’enrage de n’avoir pas trouvé d’image de ce péno de Cantona, littéralement stoppé par les conditions météo). C’est un cas extrême. Moins extrême, et moins rare, la Panenka qui ne prend pas : 


La course de Landrau est grossière, on voit trop qu’il veut faire mine d’allumer.

Pour qualifier l’audace d’une Panenka en finale coupe du monde, il n’y a pas de mot. On n’ose même pas vous renvoyer aux images. Zidane n’a même pas eu besoin de feinter la grosse frappe : il a senti quel serait le plongeon du gardien.

Ainsi, il y a mieux que le contre-pied qui provoque la mauvaise anticipation. C’est le contre-pied qui sent le jeu. Le plus beau contre-pied, le vrai contre-pied, doit tout à l’intuition.*

Cette « intuition », c’est le sens du jeu. Les plus beaux contre-pieds (lors d’un pénalty, d’un face-à-face avec le gardien, d’un crochet, d’un contrôle orienté – ce que vous voudrez) fonctionnent parce qu’ils font le contraire de ce que le déroulement naturel de l’action voudrait. Faire un contre-pied, ce n’est pas simplement tromper un défenseur ou un gardien. C’est remettre en cause l’ordre des choses. C’est choisir l’angle fermé, c’est choisir un côté pour dribbler par opposition à la course du défenseur. Non pas parce qu’on a constaté l’orientation de la course du défenseur, mais parce qu’on l’a devinée. On l’a comprise. On l’a sentie.

On comprend alors que le parfait contraire d’un contre-pied est très précisément le geste téléphoné.

Zidane n’a pas feinté la frappe puissante à gauche, il n’a pas provoqué l’anticipation de Buffon. Zidane l’a laissé plonger, ce Buffon, qui en plus savait où il tire habituellement.

Personne n’avait envisagé cette Panenka. Il était absolument certain que Buffon donnerait tout dans son plongeon, mais restait alors à oser, et à ne pas trembler. A réaliser un geste de génie.

Voici la définition d’un geste de génie : le degré d’improbabilité de sa réalisation n’a d’égal que le naturel de son exécution. Et les gestes de Zidane (la course, l’appui, la frappe) furent parfaitement naturels. Une panenka invisible, magique. La barre transversale avait toutefois bien failli nous ramener à la réalité.

Quand on est victime du contre-pied, c’est affreux. On peut toujours tendre les bras, essayer de protester, de dire non – si on est debout, les jambes sont clouées ; si on allait plonger, le corps tombe, à la merci de la gravitation, sans alternative ni réaction possible. Le regard en revanche reste actif, lucide : il suit le ballon et/ou le joueur. Le regard constate les dégâts : le corps est déjà parti du mauvais côté, et plus rien ne le fera changer d’avis. Toute la force de la volonté ne pourra qu’accentuer l’immobilisation du corps. Le temps est fixé lui aussi. On est le spectateur impuissant d’une farce dont on est le dindon. L’adversaire a déjà enlevé son maillot pour fêter son but, tandis que le pris-à-contre-pied a cette réaction que tous les déjà-pris-à-contre-pied ont connu : « woh l’batard »**.

* L’intuition ça existe même à PES : on peut sentir, dans les séries de péno à PES, de quel côté il faut tirer – de la même manière que quand le contrôleur du gardien arrête le ballon, c’est parce qu’il savait qu’il fallait plonger en haut à droite. On retrouve aussi, sur les consoles, quelque chose de la détresse du gardien qui a pris un but en Panenka, lorsque le tireur a tiré son péno au milieu.

** Retournez voir, à partir de là, la photo : le contre-pied ne se voit pas à la direction prise par le ballon – on ne le voit même pas, le ballon. En revanche on compatît avec le gardien. Il sait déjà qu’il va y avoir but, et qu’il ne pourra rien y faire.


Par g.?uan - Publié dans : Lexique - Communauté : LA communauté football du blog
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