Les gauchers sont-ils rares ?
Quand tu es en poussin, et que tu as le malheur d’être gaucher, l’entraîneur se jette sur toi : tu vas prendre un des postes de l’aile gauche. Devant, au milieu, derrière, comme tu voudras – mais à gauche. Il n’y a que 13% de Français qui sont gauchers ; six gauchers sur dix sont des garçons ; on comprend donc que lorsque l’entraîneur tombe sur un des 7,8% de Français hommes qui sont gauchers, il s’empresse de la faire jouer à gauche. Mais doit-on nécessairement mettre, sur le côté gauche, un gaucher ? Et les gauchers doivent-ils jouer à gauche ? Ce sont des questions passionnantes. Elles m’ont conduit à faire le tour du site lesgauchers.com, et à y perdre beaucoup de temps.
La part d’hérédité et de génétique dans le fait d’être gaucher n’est pas clairement établie, mais la persistance d'un poucentage stable de gaucher, en dépit des rejets de quasi toutes les cultures, penche en faveur des déterminations biologiques. En revanche, n’est pas à démontrer la nullité des paroles suivantes, écrites par le groupe Louise Attaque dans les années 90 : « elle est pas à gauche, elle est pas à droite, elle est pas maladroite ».
Les gauchers sont-ils gauches ?
A l’entrée « gauche », le Petit Robert 2011 mentionne, en premier, le fait d’être gauche. Le « côté du cœur » n’est que la seconde définition. Pour dire « gauche », le mot latin senestre (qui a donné sinistre) n’a été remplacé qu’au XV e siècle.
La « prédominance fonctionnelle de la main gauche » se dit la « gaucherie » - exactement comme le « manque d’adresse, d’aisance, de grâce » (c’est bien sûr cette définition là qui est annoncée en premier à l'entrée « gaucherie »).
Les définitions des dictionnaires de « gaucher » mentionnent généralement l’usage préférentiel de la main gauche. Cependant, bien sûr, la « latéralité » (avoir un côté privilégié) concerne aussi le pied, puis qu’elle consiste en la prévalence de tout un côté pour les actes moteurs (comme, on le sait moins, pour les fonctions perceptives - sensorielles, vues, ouïes…).
Je suis moi-même gaucher de l’oreille : si jamais ma main gauche est prise et que je dois tenir mon téléphone avec ma main droite, je viens néanmoins caler mon téléphone contre l’oreille gauche ; par ailleurs je ne sais coincer le mobile entre l’oreille et l’épaule que de ce côté. Je dois donc être à la base un gaucher « intégral » (qui a travaillé son côté droit et qui tient à le signaler) - « intégral » par opposition aux autres types de gauchers, à savoir « partiels » ou « céphaliques ».
Les gauchers sont-ils meilleurs en tout ?
Avant d’en venir à la position des gauchers sur un terrain de foot, pourquoi nous bassine-t-on avec les gauchers plus doués en sport que la moyenne ? Eh bien parce qu’on constate que la proportion de gauchers parmi les grands sportifs est largement supérieure à la proportion de gauchers dans le monde. Comment l’expliquer autrement que par des facilités ? Rocky Balboa lui-même était gaucher. Dans les sports d’opposition, par ailleurs, le gaucher est habitué à affronter des droitiers, tandis qu’être opposé à une « fausse patte » est toujours plus inédit pour un droitier.
Comme tout ce qui a été mis au ban, le gaucher, désormais, est cool ; aussi les gauchers en sont-ils fiers. Ils écrivent tordus, ne peuvent se servir d’une louche, mais de fait, ils sont non seulement originaux, mais en plus ils développent davantage de qualités que les droitiers. Pourquoi? Parce que tout est fait pour les droitiers, qui peuvent donc réduire l’usage de leur main gauche au seul déplacement des joueurs dans PES ; et comme tout est fait pour les droitiers, les gauchers développent malgré tout l’usage de leur côté droit.
Les ambidextres sont-ils encore plus cools ? Ils le pensent, mais n’ont pas nécessairement raison, car premièrement ils sont en réalité toujours plutôt droitier ou plutôt gaucher, et deuxièmement la latéralité reste une vertu et non une faille : le fait de n’employer qu’un seul côté permet d’en perfectionner l’usage, et d'être donc plus performant que si on avait perdu du temps à ne pas choisir entre gaucher et droitier. Un peintre aurait bien tort de s’entraîner à dessiner des deux mains. Dans les domaines où l’usage des deux côtés est pertinent, la solution consiste à développer le potentiel d’un côté en se spécialisant, et une fois qu’on est performant d’un côté, il faut travailler l’autre.
Dans le foot, la latéralité excessive doit être considérée comme une faute professionnelle : il y a des mecs dont le métier est de jouer au foot tous les jours, et s’ils n’entraînent pas leur mauvais pied ils sont inexcusables. Les entraîneurs ont généralement recours au Commandement suivant : « Et le pied gauche, c’est pour monter dans le bus ? », et ils ont bien raison. Zidane a progressé du gauche tout au long de sa parcours, et ça lui a permis de mettre ce but en finale de ligue des champions :
On sent bien que le mouvement n’est pas aussi naturel que s’il avait été fait par un gaucher authentique – mais c’est justement tout à l’honneur de Zidane, qui à la fin de sa carrière, marquait autant du gauche que du droit.
Tout de suite, un tableau récapitulatif :
Près de la moitié des gauchers avec la main joue au foot avec le pied droit ;
Pelé se servait mieux du pied gauche que du droit, même s’il écrivait mieux de la droite ;
Thierry Henry était aussi bon de la main gauche que du pied droit.
Brandao était-il gaucher ou droitier ? Il était gaucher, mais il avait deux pieds droits.
Et donc, maintenant : les gauchers doivent-ils jouer à gauche ?
Non, pas nécessairement.
Source image: http://www.soiphone.com/iphone_wallpapers/17412,Lionel+Messi+dribble.html