L’Allemagne, pays de foot féminin (871.000 footballeuses licenciées), tenante du titre, accueille en ce moment la coupe du monde de foot féminin. L’événement est davantage médiatisé que les précédentes éditions ; c’est très bien.
Maintenant, posons la question qui fâche. Le foot féminin est-il intéressant ?
Pour assister au match d’ouverture, lors duquel la France a battu le Nigéria 1-0, vingt-deux mille personnes étaient au stade et presque quatre millions devant leur télé. Lorsque l’Allemagne joue, c’est quasi à guichets fermés, et c’était 18 millions de téléspectateurs pour le premier match des poules (sans jeu de mots. Sources : en pleine lucarne).
Il y en a donc qui trouvent ça vachement chouette, le foot féminin.
Reste qu’il est difficile de ne pas penser au foot auquel nous sommes habitués, à savoir le foot masculin, et devant Angleterre-Mexique, hier, je ne pouvais m’empêcher de comparer.
Les équipes féminines ont beau être techniquement (voir le premier but du Japon contre la Nouvelle-Zélande, par exemple) et tactiquement performantes et rigoureuses, on voit les « défauts », qui n’en sont pas en soi, mais qui apparaissent à l’aune du foot masculin : le jeu parait plus lent, il y a davantage de passes, transversales et contrôles manqués, les replacements et les débordements sont moins convaincants ; bref c’est moins spectaculaire.
En définitive, on est obligé de s’imposer une sorte de grille de lecture, d’assimiler le fait que les critères ne sont pas les mêmes, pour ne pas être trop perturbé : les joueuses ont davantage de temps pour armer leur frappe, par exemple, et il faut s’efforcer de ne pas y voir une lacune des défenseures, mais une conséquence des différences de jeu.
Et puis il y a les buts.
Pour l’ouverture du score de l’Angleterre, sur corner, la défenseure mexicaine, postée au premier poteau, saute mais ne parvient pas à atteindre le ballon, qui passe au-dessus de sa tête mais en dessous de la barre, suite à une tête assez belle, pas très puissante cependant, de Williams, la milieu de terrain.
L’égalisation mexicaine est arrivée une quinzaine de minutes après, je crois : frappe des 30 mètres, sans se poser de question ; une belle frappe. Mais la gardienne n’est pas irréprochable : dans la famille des sauts c’était moins un plongeon qu’une sorte de plat - mais il est vrai que les trajectoires des ballons sont flottantes, et que la gardienne concernée est anglaise.
Aussi, alors que le match avançait, je m’interrogeais. Ne pourrait-on pas « adapter » les conditions de jeu aux spécificités des joueuses ?
Mais tout de suite, problème moral : suis-je sexiste ?
Est-ce que le fait de prendre acte des éventuelles différences physiologiques est sexiste (ou raciste dans d’autres cas) ? J’ai bien envie de dire non.
Le racisme ou le sexisme, c’est la hiérarchie. Pour combattre les hiérarchies, faut-il renoncer, comme par précaution, aux différences ?
L’égalité radicale me fatigue. Lilian Thuram et Yves Coppens ont beau nous dire que nous sommes tous frères parce qu’on descend de Lucie où je ne sais qui, premièrement ce n'est pas certain, deuxièmement je n’ai pas envie de céder à cet argument, qui appauvrit tout même assez gravement le concept de fraternité, et troisièmement il est toujours dangereux de légitimer ses positions dans la « nature » des choses. Car il se pourrait bien que ce qu'elle enseigne, la nature, c’est il n’y a pas d’égalité dans la nature, il y a lutte et hiérarchie. C'est contre la nature que nous promouvons l'égalité ; l’égalité est une idée morale, et elle s’accommode des différences particulières qu'elle transcende. Il faut vouloir l'égale dignité des personnes, et toutes les différenciations ne remettent pas en cause cette égale dignité (bien sûr, certaines, oui).
Bref, suis-je moralement condamnable en proposant un jeu adapté aux différences physiologiques, sous prétexte que j'identifie ces différences physiologiques, et que j’en déduis des différenciations dans le jeu ?
Je vois bien qu’il y a un risque de hiérarchiser, puisque les constats ont l’air de dévaloriser le foot féminin (elles vont moins vite, elles frappent moins fort, etc.) – mais en même temps, qu’est-ce qui compte ? Ce qui compte, c’est que le foot féminin soit aussi intéressant, aussi respecté, et même peut-être plus intéressant à sa façon ; par exemple en jouant sur des terrains plus petits, avec des cages plus petites, peut-être à dix contre dix. Là, pour l'instant, un coup-franc au-dessus du mur et cadré, ça fait but.
Les conditions de jeu doivent servir le foot féminin et non le déservir. Des matchs de 80 minutes, aussi, pourquoi pas.
Je réfléchissais, et je les entendais, les « Salop ! Fasciste ! Misogyne ! », mais j’ai pensé au tennis. Est-ce que les joueuses réclament de jouer Wimbledon en cinq sets ? Est-ce que finalement le tennis féminin n’est pas aussi passionnant, dans son format plus court, et l'avantage moins décisif du jeu de service ? En revanche les joueuses demandent à être autant rémunérées, et elles ont bien raison ; ce n'est pas parce qu'elles jouent moins longtemps que leur travail et leurs performances ont moins de valeur (donc, de prix, d'autant que les téléspectateurs, et les publicitaires, sont là ; le match moins long et un peu moins rapide crée même des préférences pour le tennis féminin).
En d’autres termes, quelles sont les égalités qui comptent ?
"Peut-on faire des différences sans compromettre l'égalité?" : telle est la question qui doit être posée. Pour le tennis féminin, « l'égalité réelle » fonctionne-t-elle? Non. Certaines différenciations, en revanche, fonctionnent.
Je méditais ainsi devant le match, et les éventuelles accusations de sexismes commençaient à me chauffer.
Les lanceuses de poids, EST-CE QU’ELLES N’ONT PAS UN POIDS PLUS LÉGER À LANCER, HMM ? EST-CE QUE C’EST GRAVE ?
Je me suis énervé tout seul, et puis je me suis rappelé les arguments des défenseurs du foot féminin : la professionnalisation et la médiatisation contribueront à élever le niveau.
On peut leur accorder le bénéfice du doute.
En même temps, l'adaptation du jeu ne contredit pas la progression des sportives, mais tire au contraire un sport vers le haut. Voir encore le tennis! Il se permet de plus en plus les tournois mixtes (même s'il est un peu tôt pour que ces matchs fonctionnent vraiment chez les pros : les filles receveuses du service masculin galèrent, naturellement).
Parce que j’avais trop réfléchi, j’ai zappé un peu, pour me reposer, et je suis tombé sur une émission, sur une chaîne du service public, qui s’appelle « On n’demande qu’à en rire », et j’ai fini par comprendre le principe de l’émission après quelques minutes de vision abasourdie : des jeunes aspirants comiques pas drôles répondent à une commande de sketchs (thèmes imposés par Laurent Ruquier) devant un jury composés de professionnels pas drôles non plus (Jean Benguigui, Isabelle Mergault, une autre encore que je ne connaissais pas ; parfois, ai-je compris, Jean-Luc ou Virginie Lemoine sont là, ou encore Christine Bravo) et reçoivent des bonnes notes pas méritées. C’est donc un peu comme le bac, mais avec du public et sans fuite des sujets. J’ai vite remis Eurosport.
C’était la mi-temps d’Angleterre-Mexique ; je me suis endormi ; réveillé à la 80e par le commentateur enflammé (une frappe au-dessus), j’ai constaté que le score n’avait pas bougé, et mon avis sur la question du foot féminin non plus.