Le modèle
Au terme de la première partie, le suspense était insoutenable. Le Catenaccio doit-il être considéré comme l’option tactique la plus efficace ? La mentalité la plus défensive est-elle la meilleure arme pour gagner ?
Ce sont la gravité et la complexité de la question qui poussent à aller voir ce que disent les spécialistes de la stratégie : il va s’agir d’appliquer les catégories militaires (à partir du livre de référence : De la guerre, de Clausewitz) aux tactiques footballistiques.
Cela ne demande pas un effort extraordinaire de considérer le foot (le sport en général) comme la forme de guerre des démocraties ; on a troqué l’ennemi contre l’adversaire, et nous ne sommes plus envahis que par les produits dérivés, mais cela reste une bataille et l'identité nationale est concernée.
Il n’est pas du tout paradoxal, malgré les apparences, d’envisager que la mentalité défensive soit la meilleure arme pour l’emporter. Certes, la forme classique du Catenaccio consiste presque exclusivement à verrouiller sa défense, en se contentant volontiers du match nul (l’idéal est bien sûr d’ouvrir le score et de conserver le score), mais il ne sert pas à grand chose de revenir sur cette forme de jeu, que les Italiens eux-mêmes ont délaissée. Il nous faut analyser la forme de Catenaccio parfaite, moderne : celle mise en place par Mourinho, l’an dernier contre Barcelone, avec l’Inter.
Pourquoi une équipe choisit-elle de défendre pour gagner ?
Le manuel de guerre nous le confirme : défendre, c’est sans doute d’abord parer les coups, mais dans un combat, une bataille, une guerre, un match de foot, il faut absolument garder en tête qu’un défenseur est toujours susceptible de rendre les coups. Pour répondre à la question, comprenons bien qu'une défense exclusive n’existe pas (ou alors à l’entrainement : ce sont les « attaque/défense »). Défendre, au foot comme à la guerre, c’est être en même temps susceptible de contre-attaquer. Aussi Clausewitz prend-il soin de préciser que la défense n’est pas un bouclier : défendre c’est s’abriter derrière son bouclier, mais en étant capable d’en user pour frapper, voire de camoufler une épée.
(D’ailleurs attaquer n’est pas non plus une chose exclusive : la défense reste un mal nécessaire, qui découle naturellement des coups qui peuvent être rendus par l’adversaire. Toute attaque est une combinaison perpétuelle d’attaque, de défense, et de temps mort. L'attaque totale, ça ne peut pas durer toute une bataille. La force du Barça est ainsi, très précisément, de perpétuellement faire un sorte que les temps morts n’en soit pas : la conservation du ballon se fait toujours en mouvement, le jeu de passe est toujours dynamique – il peut toujours arriver que soudain une passe soit dangereuse.)
Ainsi, si l’on considère que l’idéal a été atteint l’an dernier lors de la demi-finale de Ligue des Champions, c’est moins pour la rigueur défensive et la pertinence tactique, que pour l’extraordinaire capacité de l’Inter à déployer ses attaques, inopinées et tranchantes. Le Catenaccio du XXème siècle se contentait de serrer derrière et d’exploiter les coups de pieds arrêtés – mais les défenses modernes sont trop exercées, et si l’on ne fait pas monter au moins cinq joueurs, on ne marque plus sur coup de pied arrêté. Ce qu’a réussi Mourinho, c’est à exiger une intensité maximale dans les contres.
Coup d'oeil et résolution
Clausewitz considère qu’il y a deux qualités indispensables qui composent le génie militaire : le coup d’œil, et la résolution. Ce sont exactement les qualités des joueurs qui ont mené les contre-attaques de l’Inter l’an dernier. Aussi, la question de savoir pourquoi faire jouer Eto’o milieu droit (voire arrière-droit) a une réponse évidente : il ne s’agit ni de gâcher un talent offensif, ni de fragiliser une défense (car si c’est pour défendre, pourquoi ne pas mettre un joueur dont c’est le métier ?) – il s’agit de positionner, là où ils sont décisifs, les joueurs dont le coup d’œil et la résolution d’aller vite de l’avant sont extraordinaires. Quand l’Inter récupérait le ballon, les joueurs qui montaient offraient immédiatement des possibilités de jeu en profondeur, ou de jeu en percussion. Régnait une confiance totale : celle du passeur (Sneijder ou autre) en sa première intention, celle de Maïcon ou Eto’o en leurs accélarations, celle de Milito en ses crochets et appels.
Contre le Barça, l’Inter ne s’est pas contentée de marquer un but puis de verrouiller derrière : elle en a planté trois au match aller. Ce n'est pas contradictoire avec le Catenaccio ; c'est au contraire le Catenaccio bien compris.
Ainsi, pourquoi la défense est-elle plus susceptible de remporter les batailles ? Parce que lorsqu’on a adopté une stratégie défensive, il n’en reste pas moins qu’« on peut se servir de tous les moyens offensifs sans perdre les avantages de la défense », précise Clausewitz, que Mourinho a peut-être lu, décidemment : en effet, bien menées, les contre-attaques peuvent être décisives sans même qu'on prenne le risque de désorganiser la défense.
L’avantage de la forme parfaite de Catenaccio (imprenable ?) est qu’elle ne se remet pas en cause en contre-attaquant : on ne pouvait pas attendre les contres de l’Inter pour contrer leur contre – qui n’étaient menés qu’à trois ou quatre joueurs.
La pression
La puissance du Catenaccio idéalement maîtrisé parvient alors au miracle suivant : la pression de prendre un but est sur les épaules de l’équipe qui attaque. C'est tout de même incroyable. Mais c’est tout aussi paradoxal que vrai. C’est ce que ressent le supporter français devant sa télé à partir de la 60ème minute, alors que l’équipe domine outrageusement (bien sûr Christian Jeanpierre, lui, a peur dès la 3ème minute).
Le Catenaccio n’empêche pas de marquer, sans se découvrir pourtant – le Catenaccio apparaît comme la tactique la plus pertinente. Encore faut-il, bien sûr, que la défense tienne. Pourquoi, après tout, ne craque-t-elle pas sous les attaques ? Il reste donc encore à analyser pourquoi « la forme défensive de guerre est en soi plus forte que l’offensive ». Et à voir s’il faut alors conseiller à tout le monde de jouer comme l’Inter, et notamment si l’on n’a pas les joueurs pour faire le jeu, comme Auxerre. J'annonce tout de suite que je vais affirmer malgré tout que non, le Catenaccio n'est pas implacable.
Ces questions seront au cœur de la troisième et dernière partie.
Source image : http://www.zeilenreich.de/zr/product/buch/sachbuch/kulturgeschichte/vom-kriege/1/1741864
Bien vu GRAND MAITRE..L'art de la guerre est certainement dans sa phase d'observation suivie de sa phase de réaction..En plongée sous-marine cette tactique est bien connue..
L'agachon..L'arme absolue..Encore faut-il en avoir la capacité , et être en plus doté d'1 grande patience..Attendre , dans son coin ,et réagir avec vivacité et précision...
La réussite du "catenaccio"parfait réside , a mon avis , dans la qualité indispensable des acteurs qui l'éxecutentet L'INTER détenait tous ces paramètres indéniablement..
Alors bien sûr les puristes , dont je fais parti , les réveurs , dont je fais parti aussi ,rétorqueront que le football offensif et plus plaisant a voir qu'une équipe qui passe son temps a défendre , mais quand l'art du "catenaccio" est récité avec autant de talent on ne peut que tirer sa révèrence...
Bon, on attent la dernière partie pour savoir comment tu espère contrer ce tel dispositif, si efficace lorsqu'il est bien rodé !