En jugeant que le ballon est pourri, je ne dirais rien d’original. Casillas a clos le débat, en considérant qu’il s’agit d’un ballon de plage. Bien sûr, je
regrette que personne n’ait fait référence au ballon Corner, qui a bercé notre enfance.
En estimant à l’inverse qu’en fait ce ballon est intéressant, que les trajectoires aléatoires sont un bon prétexte pour jauger des qualités décisives chez un gardien (réflexes, prise de balle, etc.), je confondrais alors l’originalité et le snobisme. L’esprit de contradiction, quand il est systématique, est ridicule.
Plutôt que de se focaliser sur le ballon, qui est une erreur incontestable et qui sera vite oublié, arrêtons-nous un instant sur la « philosophie du jeu » qui a conduit à la production d’un tel cerf-volant.
« Favoriser l’attaque ».
Ironiser en parlant du nombre de buts inscrits dans cette coupe du monde serait un bon début de critique, mais c’est trop facile. Rentrons dans le détail.
Favoriser l’attaque, c’est pour qu’il y ait plus de spectacle.
Je ne vais pas remettre en cause l’association « spectacle = nombreux buts », parce qu’au fond, elle est légitime. Alors je sais bien qu’il y a des beaux 0 – 0 (rarement, quand même), mais il faut dire ce qui est : on veut voir des buts quand on regarde un match, et plus encore quand on va au stade.
Mais si nombreux buts = spectacle, et que nouveau ballon = nombreux buts, pourquoi critiquer le ballon ?
Tout d’abord, parce qu’au nom du « spectacle », le ballon fausse l’intégrité des conditions de jeu. C’est exactement comme si tout à coup, on mettait des obstacles dans la surface, des marmottes par exemple, ou qu’on demandait au gardien de n’utiliser qu’une main.
Tous les sports se doivent d’obtenir les conditions optimales, et d’éliminer toute forme de hasard, pour que les résultats soient dûs à la performance, et le moins possible à ce qui est aléatoire.
Or les trajectoires de ce ballon sont complètement aléatoires. Elles ne sont pas maîtrisées par celui qui tire, ni maîtrisables par celui qui est aux cages.
Dans le sport, le hasard n’est toléré que si tous les participants sont logés à la même enseigne : il pleut sur tous les joueurs, la pelouse est arrosée pour tout le monde, il fait chaud ou froid pour tous. Et déjà, rien que quand il y a un gardien sur deux qui a le soleil dans la gueule, le sentiment d’injustice se fait sentir. Heureusement on change de côté à la mi-temps.
Et là, c’est uniquement le gardien qui est exclu des conditions optimales. A la rigueur, le fait que le ballon rebondisse beaucoup peut être intégré dans le jeu et les contraintes techniques : c'est potentiellement intéressant qu'un ballon rebondisse davantage. Mais une trajectoire flottante, quand elle ne doit rien à la performance mais tout au hasard, n’est pas estimable.
Ce n’est pas marrant du tout, pour dire les choses simplement.
Deuxième argument, d’ordre psychologique cette fois.
Si on y réfléchit bien, plus la FIFA voudra favoriser le spectacle, plus cela voudra dire qu’il n’y en a pas. Plus cela sera le symptôme d’une pauvreté du jeu.
Un ballon pour faciliter la tâche des attaquants (en compliquant celle des gardiens) : un constat d’échec du jeu. Et donc, une volonté de compensation, une philosophie de perdant, et non un encouragement à attaquer. Mais de toutes les façons, l'incitation à l'attaque n'est pas non plus un argument qui se tient, comme on va le voir tout de suite.
En effet, il reste encore l'argument logique. Le raisonnement suivant est irréfutable : grâce à ce nouveau ballon, les équipes ont encore moins besoin d’attaquer. Elles peuvent encore plus avoir confiance dans le contre, le coup de pied arrêté, la frappe de 25 mètres. Elles sont encouragées à persévérer dans leur attitude prudente, pour ne pas dire crispée.
Plus on facilitera la tâche des attaquants, moins les équipes attaqueront. C’est implacable.
Jouer à 10 contre 10, ça ce serait une incitation au jeu offensif! Au football total!
Ainsi, la FIFA n’a pas réfléchi, une fois de plus. Aveuglée par des bons sentiments (plus de buts ! plus de spectacle !), bons sentiments derrière lesquels on doit toujours chercher l’intérêt (l’audience, par exemple), la FIFA a encore foiré. Plutôt que de faire en sorte que les équipes soient dans des conditions optimales (celles auxquelles elles sont habituées, tout simplement) on nous sort toujours un truc pour les coupes du monde. Soit un nouveau ballon, soit une nouvelle règle, soit les deux.
En parlant de règle, voici d’ailleurs celle qui favorise le plus les nombreux buts : les cartons absurdes, complètement inappropriés, qui aboutissent à des exclusions injustes, et in fine, à beaucoup de buts.
Pour ne pas être injuste à l’égard des designers du Adidas Jabulani (le premier ballon parfaitement rond, parce que moulé j’sais pas où j’sais pas comment), soyons soucieux de faire le tour des arguments en faveur du ballon : celui-ci possède onze couleurs, c’est-à-dire autant que le nombre de joueurs dans une équipe, autant que le nombre de langues officiellement parlées en Afrique du Sud.
C’est pathétique.