Parmi tous les sujets présentés aux lycéens à l'épreuve de philo du bac, nous traiterons, sur les Deux pieds décollés, la question proposée aux terminales littéraires :
L’homme est-il condamné à se faire des illusions sur lui-même ?
Introduction
Le marché des transferts fixe – ponctuellement – la « valeur » des joueurs de football. Un « talent », un « potentiel », une « expérience » ont des équivalents en argent. Mais les éléments sur lesquels on s’appuie pour établir un prix sont-ils fiables ? La question de la valeur objective est en outre compliquée par les lois du marché – l’offre et la demande. Cela dit, il existe peut-être un repère crédible pour fixer la valeur d’un joueur : le point de vue que celui-ci a sur lui-même. En effet, qui est le mieux placé, pour porter un jugement sur une personne, que l’individu concerné ? Qui connait les qualités d’Inzaghi mieux qu’Inzaghi lui-même ? Une tierce personne qui prétendrait qu’elle nous connait mieux que nous-mêmes paraitrait bien insolente.
Reste qu’il n’est pas certain que nous ayons sur nous-mêmes un point de vue conforme à ce que nous sommes. La proximité avec soi, la conscience de soi, les expériences vécues nous mettent sans doute en situation de cerner à la fois notre identité et notre valeur. Mais ne manquons-nous pas, du fait même de cette proximité, de recul sur nous-mêmes ? La psychologie nous apprend par ailleurs que nous ne sommes pas lucides : le manque ou l’excès de confiance en soi, entre autres exemples, ne sont pas des tempéraments rarement rencontrés. Cristiano Ronaldo est-il aussi fort qu’il le pense ? Gignac a-t-il les moyens de son ambition ? Gameiro ne pouvait-il pas prétendre à la ligue des champions ? Les exemples ne manquent pas pour supposer que l’homme est moins qualifié qu’il ne le pense pour se connaître – il se pourrait bien, au contraire, qu’il s'illusionne complètement.
Première partie : Le footballeur a un point de vue fiable sur lui-même
Pas de contresens : le « Connais-toi toi-même » de l’Oracle de Delphes invite l’homme à se connaître non pas en tant qu’individu singulier, particulier, différent des autres, mais comme « genre » humain. « Connais-toi toi-même », tel que cela est compris par Platon, cela signifie : qu’est-ce que c’est qu’être un joueur de foot?
Ribéry lui-même, à qui Domenech avait conseillé d’apprendre à se connaître, avait répondu : « Vas-y, connais-toi toi-même ».
Tout footballeur, via sa formation, s’efforce de définir le joueur qu’il faut devenir, en s’appliquant à ressembler aux modèles établis par l’histoire de son sport et les commandements de son entraîneur. Chacun de nous est armé pour répondre à la question : « qu’est-ce qu’un joueur de foot ? » ; aiguillé par cette connaissance, on peut alors entreprendre de devenir un joueur particulier.
Nous sommes, ensuite, les mieux placés pour savoir quel joueur particulier nous sommes. Qui mieux que Ribéry peut savoir qui doit jouer à gauche ?
Et même si nous sommes formés par d’autres, nous ne subissons jamais passivement l’éducation : chaque joueur est l’acteur de sa progression. Être conscient de lui-même n’isole pas le joueur. Les critiques des autres sont des éléments que nous pouvons intégrer à l’évaluation de soi. Le joueur de foot cherche toujours, d’ailleurs, le point de vue d’autrui. « Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle ? » s’interrogeait la belle-mère de Blanche-Neige. « Ecran du stade, mon bel écran du stade, dis-moi combien mon but est beau », s’interroge Cristiano Ronaldo après chaque but. La plupart des joueurs, en outre, cherchent à savoir quelles notes ils ont eu dans l’équipe. Enfin, les insultes des supporters, les voitures détruites, les menaces de mort sont autant d’indices que le joueur ne convainc pas.
Mais être bien placé pour se juger signifie-t-il qu’on a le dernier mot ? Qu’on a toujours raison ?
Deuxième partie : ce que le joueur ne peut pas savoir
C’est bien beau de se sentir en forme, d’être motivé, de connaître ses qualités. Sauf que parfois vous arrivez dans un nouveau club, et la visite médicale vous remet à votre place : vous avez un problème au cœur (Savidan, etc.), et fin de carrière. Certaines choses qui concernent une personne, c’est incontestable, échappent d’abord à cette personne.
Une partie de l’argument du manque de recul a été évacué en première partie : être conscient de soi, c’est aussi s’intéresser aux points de vue des autres qui voient des choses que nous ne voyons pas. Mais il reste que la conscience de soi et la considération du regard d'autrui ont leurs limites.
La mauvaise foi, l’orgueil, mais aussi, à l’inverse, le doute ou le manque de confiance font que nous n’avons pas un accès objectif à ce que nous sommes. Gignac ne définit pas ses objectifs relativement à ses compétences, mais par rapport à ses ambitions. Il en déduit : je réussirai à Marseille. On attend toujours.
Nous sommes fatalement en situation d’interpréter ce que nous sommes ; rien n’indique que cette interprétation corresponde à la réalité. Aussi les joueurs s’arrêtent-ils plutôt à des interprétations qui leur conviennent, et non qui leur correspondent.
Qui leur « convienne », pas forcément qui leur « plaisent ». On doit même envisager que l’homme cherche moins à se plaire qu’à se complaire dans l’image qu’il se crée de lui-même. Bonne ou mauvaise. Je renvoie à l'oeuvre philosophique Les canards ne savent pas tacler, l'autobiographie de Robert Pirès.
Par exemple, un joueur qui voudrait agir toujours parfaitement finit sans doute toujours par se dévaloriser : il ne correspond pas au modèle qu’il s’impose. Tous les sauteurs à la perche vous le diront : « c’est bien beau de mettre la barre très haut… Mais attention si vous la montez trop : elle aura beau vous avoir en effet tiré vers le haut, vous serez néanmoins passé dessous ».
Alors pour ne pas être dans l’illusion totale, devons-nous accepter qu’on ne se connait qu’imparfaitement ?
Troisième partie : plus on croit se connaître, plus on est dans l’illusion
Si un homme est assuré qu’il se connait, il est dans l’illusion. La première des lucidités est l’acceptation d’une part d’ignorance. En acceptant cela, il semblerait que nous ne soyons plus dans « l’illusion ». Nous reconnaissons que nous pouvons être dans l’ignorance, voire dans l’erreur, mais nous ne sommes victimes d’une illusion qu’au faible sens où nous avons beau « voir » que les lignes du chemin de fer semblent se rapprocher, nous savons pertinemment qu’elles sont parallèles. C'est-à-dire : nous ne sommes pas réellement victime de l'illusion.
Reste que chacun vit, néanmoins, avec la conviction intime qu’il est quelqu’un de singulier, de spécifique. Et même si personne n’est capable de se définir, chacun ressent qu’il est différent de ce que les autres croient savoir. Materazzi reste persuadé qu’il n’est pas le bâtard que pourtant, en toute objectivité, il est manifestement.
Et nous n’abandonnons vraiment jamais l’idée que nous savons mieux que les autres qui nous sommes, et que nous sommes mieux qu'ils pensent. La psychanalyse donne une explication assez pauvre de cela : c’est le narcissisme. Autrement plus profonde, et plus vraie, est la compréhension par Blaise Pascal Olmeta de l’orgueil de l’homme.
L’illusion consiste finalement à croire qu’il y a quelque chose que nous « sommes », « au fond », que cela existe, bien que nous n’y ayons pas accès.
L’illusion n’est pas alors une erreur sur ce que nous sommes ; l’illusion consiste à croire que nous sommes quelque chose de précis, de définissable. Que notre identité existe de manière fixée.
Chacun est au croisement de ce qu’il donne de lui-même, de ce que les autres reçoivent et ce qu’ils nous renvoient ; l'homme a en outre du recul sur tout cela. Mais ces croisements déterminent moins une adresse fixée qu'un chemin à parcourir.
Nous sommes donc le résultat d’une histoire, d’une communauté, et notre histoire personnelle n’est pas écrite à l’avance : le résultat évolue jusqu'à ce que le match s'arrête.
La superstition qui règne dans le monde du football prouve que les joueurs de foot n’acceptent pas que les choses soient ainsi : ils cherchent des signes, les journalistes aiment parler de destin... Grégory Coupet a vu un signe dans le fait qu’il prenait sa retraite lors d’un match à Saint-Etienne, le club où il avait commencé. Mais Greg, j’ai envie de te dire : "écoute mec, c’est le hasard qui a produit ça. Le hasard, et le fait que Edel a été encore plus nul que toi cette année, parce que ta place de titulaire pour ce dernier match, tu l’as obtenue par défaut."
Conclusion
« Les gens connaissent le prix de tout, et la valeur de rien », écrit Oscar Wilde dans Le portrait de Dorian Gray. Il se pourrait bien qu’on puisse appliquer cela au foot : les joueurs ont des prix précis, mais les valeurs sont floues. Et le joueur est aussi mal placé que les entraîneurs, les supporters ou les présidents pour fixer une valeur, car ce qui caractérise un individu est imprécis, changeant. Chacun de nous fait toujours l’objet d’un débat. La conscience de soi est en quelques sortes l'agent du joueur (et vice et versaaaaa).
Chacun est sans doute le mieux placé pour prétendre à la connaissance de soi, mais la nature humaine est ainsi faite qu’il est impossible d'arrêter un point de vue sur soi-même, puisque l'identité n'est jamais fixée. Il s’agit là d’une nature absolument et proprement tragique : nous aspirons à la maîtrise de soi, mais sommes condamnés à nous comprendre imparfaitement, et à mal nous juger. Sont dans l'illusion ceux qui refusent cette condition.