La faute utile est un vice. Elle consiste à faire une faute volontairement, en vertu de motifs tactiques : l’équipe adverse part en contre, la défense n’est pas replacée,
il faut alors faire faute sur celui qui a le ballon, pour briser les velléités de contre-attaques.
Tout l’art de la faute utile consiste à faire une faute volontaire, sans pour autant que la faute soit violente : ceux qui excellent dans la faute utile prétendent ne pas mériter un carton.
« Utile » s’oppose à « inutile » : on suppose donc que la faute utile est intéressante et potentiellement nécessaire, tandis que l’on devrait pouvoir se dispenser des autres fautes. Marquer de la main n’est-il pas, alors, une faute utile ? Non, car la faute utile s’assume davantage comme une faute, et si les milieux défensifs (car ce sont eux) qui les commettent font mine de rouler par terre avec le joueur qu’ils ont subtilement crocheté, c’est davantage pour échapper au carton que pour éviter le coup-franc. On n’a pas le sentiment de tricher avec la faute utile. On fait tout ce qu’on peut pour qu’il n’y ait pas faute, mais s’il y a faute, après tout, c’est normal. La faute utile s’assume. La main pour marquer… non, n’en parlons plus.
« L’utilité » suggère par ailleurs que le coup-franc est préférable au laisser faire de l’action : la faute utile est un moindre mal. Elle n’est en effet dangereuse ni pour le joueur qui la subit, ni pour l’équipe qui la commet. La faute utile digne de ce nom est donc commise dans les environs du rond central.
Elle est toutefois de plus en plus risquée pour le joueur qui l’effectue : les Makélélé, Gattuso et autres spécialistes de la faute utile reçoivent de plus en plus souvent un carton, malgré leur savoir-faire, pour les petites obstructions qu’ils commettent. Les arbitres considèrent plus qu’avant que la faute mérite un jaune. La faute utile, ce n’est pas beau – c’est même très méchant, car un contre est toujours « un bon coup à jouer ».
Le carton jaune pour la faute utile a permis un rééquilibrage que je trouve pertinent. La faute utile reste une arme, et elle est même une arme plus intéressante qu’avant. Le milieu défensif doit être capable d’évaluer la dangerosité d’un contre, de peser le pour et le contre, pour risquer ou non le carton jaune. Et il doit désormais exceller dans l’impression que la faute n’est pas si volontaire que cela.
Etant donné que le football essaie d’adapter les sanctions à la gravité de la faute, on est bien obligé de donner à « grave » une richesse sémantique qu’on ne lui supposait peut-être pas : la « gravité » ne correspond pas uniquement à la brutalité d’un coup. La gravité est aussi d’ordre éthique : la faute utile est une chose immorale, bien que cela soit camouflé derrière une appellation connotée plutôt positivement. Elle peut donc mériter un jaune – voire le « deuxième jaune ».
On ne s’explique toujours pas, en revanche, quelle « gravité » légitime le carton jaune pour le maillot enlevé après le but. A mon sens, les danses, chenilles, le truc de Luca Toni et autres cirages de pompes du buteur sont beaucoup plus graves. Mais il faudrait, pour les sanctionner, qu’interviennent des critères esthétiques, qui d’une part seraient délicats à imposer, et qui d’autre part disqualifieraient la quasi-totalité des maillots allemands. Ça poserait donc des problèmes économiques, voire politiques, et les relations franco-allemandes s’aggraveraient.
Bref. On s’autorisera néanmoins à user d’un vocabulaire esthétique pour désigner définitivement la faute utile : c’est une faute de mauvais goût. Mais ce qualificatif est loin d’être une disqualification de la faute utile. Au contraire, même.
g.?uan