« Non mais vé-moi comme il joue la carotte, lui » (on peut également dire : à la carotte) : cette phrase, on l’a tous entendue, parce qu’on a tous connu un mec qui restait tranquille en pointe, en attendant qu’on lui balance des grands ballons (facilement exploitables si possibles). Le hors-jeu n’étant pas sifflé dans le foot à 7, et encore moins dans les foots du dimanche, on croise des carottes sur tous les terrains amateurs de France. Au foot à 11, il y a la règle du hors-jeu : pas de carotte au sens propre. Même Inzaghi ne peut pas complètement être considéré comme tel.
L'origine de l'expression me semble moins être le fait que la carotte renvoie à l'idée de légume qui reste planté, qu'au verbe carotter, dont les deux sens sont éclairants :
- Dans un premier sens, carotter c'est extorquer quelque chose à quelqu'un (en abusant de sa bonne foi, précise le dictionnaire de l'Académie française).
- Dans un second sens, désuet, carotter renvoie au jeu d'argent - carotter c'est "jouer mesquinement, ne hasarder que peu d'argent à la fois". Dans ce cas on ne carotte plus "quelqu'un" - on carotte, tout court.
Au final, au foot, la carotte est très exactement un joueur qui joue mesquinement, qui gruge les autres joueurs, et ce, en restant planté devant.
« Mais ne faut-il pas qu’un mec reste en pointe ? Quelle différence entre l’avant-centre et la carotte ? » Ce genre de questions candides sont posées par celui qui n’a jamais joué avec ou contre une carotte (car dans les deux cas c’est regrettable).
En effet, première possibilité : Contre une carotte, on souffre de voir un mec toujours posté là, devant, car il empêche que toute notre équipe monte, et participe au jeu - la carotte est toujours en situation de marquer, bloque un défenseur en défense, et c'est pénible.
Deuxième possibilité : Avec une carotte dans son équipe, on souffre de voir que quelqu’un ne revient jamais pour aider en défense. C’est d’autant plus insupportable qu’en général, celui qui ne fait pas l’effort de redescendre ne prend généralement pas la peine non plus d’exercer un pressing convaincant. La carotte ne sert donc qu’à une chose : attendre les ballons. Et si par hasard un dégagement arrive jusqu’à elle, on souhaite qu’au moins elle marque – mais c’est loin d’être souvent le cas.
Paradoxalement, on n'a donc jamais le sentiment de tirer bénéfice de la présence d'une carotte sur un terrain, qu'elle soit avec ou contre nous. C’est contradictoire, mais le fait est là : quand on joue contre une carotte, elle reste devant et elle nous plante des buts ; et quand on joue avec une carotte, on constate que vraiment, elle ne sert à rien.
Bien sûr, statistiquement, c’est impossible, et c’est comme les embouteillages, ou les erreurs d’arbitrage : l’espèce humaine se caractérise par sa perpétuelle focalisation sur ce qui la désavantage, sans voir que dans le fond, et dans l’ensemble, les choses s’équilibrent. Mais cette illusion, qui consiste à refuser qu’il puisse être avantageux de jouer avec une carotte (parce qu’il marque des buts), ou contre une carotte (parce que l’équipe d’en face se retrouve en quelques sortes en infériorité numérique), cette illusion, disais-je, a l’intérêt suivant : elle entretient le désir de se plaindre de cette espèce de joueurs, dont le dilettantisme serait sans doute pardonné, s’il ne s’accompagnait d’arrogance : « tin les gars vous pouvez pas envoyer de meilleurs ballons ? »
Source image : http://www.footmanager.net/forum/standard-de-liege-un-defi-de-taille-t3088.html