Une erreur d’arbitrage n’est jamais à elle seule la cause du sentiment d’injustice. Il faut plus. Pourquoi les anglais peuvent-ils être franchement dégoûtés que le but ait été refusé ? Parce que cela aurait permis d’égaliser. Pour revenir à 2-2 contre les Allemands, il faut y mettre du sien. Et quand tu y es arrivé, mais que l’arbitre a foiré, eh bien tu es très énervé.
A l’inverse, a-t-on entendu l’Italie se plaindre de l’arbitrage ? Moins qu’elle aurait pu, de toute évidence. Pourquoi ? Parce que l’Italie sait très bien qu’elle a foiré sa coupe du monde, et qu’au fond, ce n’est pas lors de ces buts refusés que tout s’est joué – c’est lors des 250 minutes de match qui ont précédé ces « faits de jeu ».
La main de Henry ? Un scandale, bien évidemment – mais surtout, le scandale c’est que la France ait eu besoin de ça pour gagner.
On oublie toujours une tricherie si elle n’a pas contrecarré la logique du match.
Et Henry n’a malheureusement pas inscrit, après sa main, un but en dribblant tout le monde pour se « racheter ».
La physionomie du match est l’élément décisif pour un sentiment d’injustice. Si la France avait dominé outrageusement contre l’Irlande, les Irlandais se seraient fait une raison. Ils auraient accepté cette main.
C’est parce que le jugement sur l’erreur d’arbitrage est toujours liée à la physionomie du match, que le fait de se plaindre, comme l’a fait Domenech, du carton rouge pour Gourcuff est une faute de goût, un manque de classe, qui n’est pas qualifiable.
D’une part, quand on s’est qualifié sur une erreur d’arbitrage, on ne la ramène pas sur l’arbitrage.
D’autre part, vue la Coupe du monde réalisée par la France, ce n’est pas un carton rouge qui doit être mentionné au moment de l’élimination.
Pourquoi je dis tout cela ? Pour plaider, une fois encore, pour un usage raisonné, et raisonnable, de la vidéo.
Car il y a deux sortes de regret.
On n’oublie jamais un péno raté en finale de champion’s league : le regret est terrible – il fait partie du sport : c'est le remord.
Mais quand on avait fait ce qu’il fallait ? Qu’on avait bel et bien marqué mais que l’arbitre en a décidé autrement ? Sans doute, on acceptera plus facilement, parce que ce n’est pas à soi qu’il faut s’en prendre.
C’est bien pratique. On se fait une raison.
Mais on vit avec un autre regret : le sentiment d’injustice, et dans l’incompréhension. On se demande pourquoi, alors que tout cela pourrait être évité, ça ne l’est toujours pas. On se dit que le sport n’a pas le courage de mettre les joueurs dans les meilleures conditions, pour que tout à coup, tout repose sur leur responsabilité. Et on le regrette.
Je crois que les réactionnaires concernant l’amélioration des conditions de jeu, estiment que ces « regrets », les « erreurs », les « scandales » font « partie du jeu ». Je crois, en définitive, qu’ils aiment l’erreur d’arbitrage en elle-même, pour les passions qu’elle soulève, pour les polémiques qu’elle suscite, pour le sentiment qu’elle entretient : celui qu’il s’agit d’affaires « humaines ».
Ils déguisent ça derrière une peur absurde de l’emprise de la télé (comme si l’organisation de la Coupe du monde pouvait se passer de la télé), ou derrière l'appréhension débile d’une différenciation sport professionnel / sport amateur.
Bref, les anti-vidéo pensent que le sport doit rester une affaire humaine – mais en estimant que la médiocrité caractérise l’humain. C’est sans doute vrai en général, sauf que le sport, comme toutes les manifestations culturelles, c’est l’humanité qui va à la poursuite de son plus haut degré de perfection.
Pas besoin d’erreur d’arbitrage pour que le sport soit tragique. Les génies du foot rateront toujours des pénaltys, des équipes supposées moyennes créeront toujours la surprise – mais cela ne dépendra que des joueurs, de leur mental, de leur capacité à supporter la pression, à se transcender. Plus les conditions de jeu recentreront les débats sur les seules performances des joueurs, plus le sport sera juste.
Le stade et les pressions populaires : le lieu du drame. Les joueurs : les acteurs du drame. Les règles, l'arbitrage, la retransmission, etc. : l'organisation du drame.
De même que lors d'un 100 m, on donne aux coureurs les meilleures chaussures, et qu’on filme image par image l’arrivée, faisons en sorte que le football, que tous les sports mettent les participants dans les meilleurs conditions. Le football ne sera pas moins beau et dramatique, si les conditions de jeu s’amélioraient – au contraire : les passions seraient plus tragiques, si le poids des responsabilités n’était porté que par les joueurs.
Sans partage.
Tout sur eux. Tout grâce à eux, ou à cause d’eux.
Moralité : le drame doit faire partie du sport. Mais les seuls sentiments d’injustice valables sont ceux qui mettent en cause les joueurs : on a dominé outrageusement, mais on n’a pas su la mettre au fond, et on a pris un contre. C’est de notre faute. Ce n'est donc pas complètement injuste. On a touché quatre fois la barre? Ce n'est pas injuste, c'est juste pas de chance.
En revanche, entretenir la possibilité qu’on perde, ou qu’on gagne, par des moyens qui ne relèvent pas des règles et des performances, c’est indéfendable, ou du moins, c'est défendre l'injustice.
Ceux qui ne « jouent » rien, qui sont « neutres » (les arbitres) ne devraient pas avoir le droit de fausser le jeu. C’est utopique, mais cela n’interdit pas de se donner les moyens de tendre vers cette perfection.
Au contraire.
Ceux qui pensent que les erreurs qui ne dépendent pas des performances font partie du sport, confondent la comédie et la tragédie. Ils persistent à faire du foot une bagarre de rue, alors qu’on devrait l’élever, par tous les moyens, au rang noble et tragique du duel.