L’affiche a été particulièrement visible sur facebook. Oui, Bwin.fr a réussi à convaincre Domenech de jouer une partie de poker avec des internautes. Raymond a perdu en finale, d’après leparisien.fr. Ce qui n’est pas expliqué, en revanche, c’est comment il a perdu.
Peut-être n’a-t-il tout simplement pas eu de chance.
Là, j’entends déjà les joueurs de poker se révolter, se réclamer de Patrick Bruel, théoricien famous de la célèbre accroche de la pub Winamax : « Au poker, ce ne sont pas les cartes qui comptent, c’est ce qu’on en fait ».
Eh bien c’est à eux, à ceux qui s’étonnent qu’on préfère regarder la champion’s league plutôt que de venir jouer au poker, que j’ai envie de m’adresser aujourd’hui. Ceux qui pensent que le poker est une affaire plus sérieuse que le foot.
Peut-on dire qu’au poker, les cartes ne comptent pas ?
Cette idée reçue, rabâchée, est le premier Commandement du Texas Hold’em. Tous les joueurs l’affirment. Tous les théoriciens le confirment. Toutes les parties le démontrent.
On comprend évidemment quel intérêt il y a (et même, quelle nécessité) à revendiquer cela : la victoire doit être légitime, et elle ne l’est que si le facteur chance n’est pas considéré comme déterminant.
La thèse qu’à l’inverse je soutiens, est qu’il n’est pas seulement nécessaire d’avoir de la chance au poker pour gagner, cela peut en outre, parfois, être suffisant.
J’engagerai l’argumentation avec mon cas, dans un souci pédagogique. Je perds régulièrement au poker. Loin de moi l’idée d’invoquer la malchance : d’une part je suis bon perdant, et d’autre part, je ne joue objectivement pas très bien.
Qu’est-ce que « pas très bien jouer » au poker ? Cela signifie « jouer en fonction de ses cartes ». Dès que les autres joueurs s’en aperçoivent, ils interprètent facilement vos mises. Je persiste cependant à jouer ainsi, premièrement parce que cela rend mes bluff (fort rares) imperceptibles, et d’autre part, parce que je ne sais pas ce que signifie « provoquer la chance », et m’engager dans des parties sans avoir le jeu pour le faire. Je ne sais pas ce que c’est que « l’intuition » au poker (ni ailleurs). Bref, j’ai besoin d’être rassuré par mon jeu, et je persévère à espérer que mon jeu sera bon. Et donc, je me rends complètement disponible au hasard, et s’il ne m’est pas favorable, je perds assez rapidement. S’il m’est favorable, je gagne, parce que je ne suis pas non plus nul au point de ne pas savoir exploiter un bon jeu.
Mais si j’ai tort de jouer ainsi, Patrick Bruel n’a-t-il pas raison ?
Eh bien non. Car sa théorie n’a de sens que lors des parties qui opposent un bon joueur à des moins bons, qui sont soit impressionnables, soit insolents (c’est-à-dire, qui confondent le jeu agressif avec l’insouciance, et la stratégie prudente avec l’attitude craintive). Evidemment que les quiches perdent, contre celui qui a l’habitude de jouer, qui sait utiliser une position, prendre ses distances avec ses cartes, affirmer un style de jeu.
Mais puisqu’il y a des bons et des bidons, Patrick Bruel n’a-t-il pas raison ?
Toujours pas, car le problème du poker est le suivant : assez rapidement, au poker, tout le monde est bon. Le jeu n’est pas assez complexe, les marges de manœuvres tactiques et stratégiques sont particulièrement limitées :
- D’une part, il n’y a que trois coups possibles au poker (se coucher, coller, relancer – avec, quand même, la question de savoir de combien).
- Ensuite, la position est très influente et détermine largement, et sans trop de débat, les attitudes adéquates.
- Enfin, les probabilités sont assez simples à estimer.
Ainsi, il est assez aisé de maîtriser les finesses du poker, car elles sont peu nombreuses, et parce qu’elles ne sont au fond pas très fines (les skyblogs consacrés au poker sont en rivalité avec les skyblogs consacrés au tuning).
La subtilité principale est la suivante : dissocier son attitude du comportement « logique » qu’appelle la main. Le sommet étant le bluff radical : all in sans avoir de jeu.
En d’autres termes, il n’est question ni de stratégie, ni d’aisance véritable. Tout au plus, de « psychologie » : on met la pression sur son adversaire, en étant habile lors de la mise (si je mise tant, il va se dire quoi ? Et si je mise tant ? Donc, je mise combien ? – voilà). Et en plus d'être habile lors des mises (et aussi, de compter sur le fait que l'autre aura un jeu à la fois moins bon, et pas pourri non plus pour qu'il paye), il faut arriver à faire en sorte que le visage et l'attitude ne trahissent pas la main heureuse.
En définitive, voilà pourquoi PAtrick Bruel a tort : à niveau égal, les joueurs ne sont départagés que par les cartes. Et le problème du poker, c’est donc que les joueurs arrivent très vite à un bon niveau égal, puisqu’ il n’y a que peu d’éléments à maîtriser. Quelques parties sur internet, le Poker pour les nuls feuilleté à la Fnac, et voilà, vous êtes un grand joueur. Et puisqu’il y n’a quasiment que des bons joueurs (les amateurs ne font-ils pas toujours bonne figure dans les grands tournois ?), la question n’est plus vraiment de savoir ce que l’on fait des cartes que de savoir ce que nous réservera le sort.
Notons par ailleurs que les coups les plus célèbres, au poker, considérés comme les plus « beaux », les coups dont on se souvient, les coups fameux qui sont toujours racontés dans les parties, ce sont les bad beats.
Qu’est-ce qu’un bad beat ? C’est lorsqu’on a perdu, bien que cette échéance fut improbable.
En d’autres termes : l’adversaire a joué, alors que l’espoir d’un sort favorable pour lui était irrationnel, puisqu’il ne se rangeait pas sous l’implacable logique des probabilités.
C’est cela qui est célébré : l’improbabilité, l’irrationalité.
C'est célébré parce que c'est travesti : ce qui n'est que de la « chance » (un état de chose à la fois heureux et peu probable) est appelé « audace », ou « intuition ».
On entend aussi, parfois, que la chance « se provoque ». « Eh! Il fallait le tenter, ce coup ! »
Mais ce qu’il convient de dire, c’est que « l’audace » n’est considérée comme telle que rétrospectivement. Ce n’est qu’à l’aune du résultat (j’ai touché mon 2 à la river, et j’ai mon brelan, alors que mon adversaire avait déjà deux paires) que l’attitude est valorisée. Le 2 ne serait pas sorti, la même mise aurait été jugé maladroite. La même attitude « intuitive » aurait été considérée comme absurde. Aussi, la notion de « mérite » est donc davantage solidaire du sort, que de la décision de le tenter.
Aux échecs, un bon coup est un bon coup. Au foot, une bonne passe est une bonne passe. C’est-à-dire : en soi. Et non pas relativement au résultat, qui au poker ne dépend que du hasard, lui-même étant conditionné par les probabilités, elles-mêmes étant facilement évaluables.
Le plus grand des joueurs, le bluffeur le plus subtil, le mec le plus résistant à la fatigue ne battra jamais le mec ultrachanceux. Un jeu qui mobilise le hasard ne peut nier le hasard sans être en totale contradiction avec lui-même.
Bien sûr, et fort heureusement, les parties sont longues, et « la chance tourne » - l'impact de la chance est dilué, comme distribué dans le temps de la partie (à moins que le hasard persiste à favoriser un élu, ce qui n'est pas improbable). Et d’ailleurs, au lieu de valoriser continuellement ce qu’on fait des cartes, il serait largement plus pertinent de souligner l’aptitude à tenir, nerveusement, face au temps qui passe et aux parties qui s’accumulent. Mais là encore les joueurs (les parties sur internet aidant, j'imagine) y parviennent vite. Mais une fin de partie, c'est toujours sur deux trois coups de dés.
Le poker devrait donc rester ce qu’il est : un jeu vraiment sympa, pour passer une excellente soirée entre potes. Dans ce contexte le poker est noble : une simple et loyale partie de cartes, ça c’est bon. Mais lorsqu’il se prend au sérieux, le poker n’a plus grand chose de stimulant : il n’a pas les arguments pour être sérieux. Le poker est génial quand il est drôle, quand il donne l’occasion de chambrer, de boire un bon whisky, de voir son pote recaver cinq fois et sombrer lentement mais sûrement.
« Au poker ce ne sont pas les cartes qui comptent, ni ce que vous en faites, ce qui compte c’est avec qui vous jouez ». La voilà la vérité.
Epilogue
Rien de plus agaçant, pour un bon joueur, que de perdre contre un débutant. Pourtant cela arrive souvent. On appelle cela « la chance du débutant ». Ce que cette expression désigne, c’est qu’un débutant ne sait pas jouer, et qu’il ne prendra donc aucune décision rationnelle – et pour peu que le hasard lui soit favorable, il est non seulement imprévisible, mais encore imbattable. Rien de plus agaçant, disais-je, de perdre contre un débutant candide, un mec qui n’a rien au flop, qui touche deux cartes heureuses au turn puis la river lui donnant deux improbables paires – et qui dit : « je le sentais ». En disant cela, le débutant donne raison à Patrick Bruel.