Comme on pouvait s’y attendre, nous n’avons pas fini de souffrir : cela n’a pas été suffisant de subir les matchs, il faut maintenant se coltiner tous ceux qui
se moquent et qui rient. Tous ceux qui se réjouissent que les choses se soient passées ainsi.
Attention : se réjouissent, non pas parce qu’ils sont contents de repartir à zéro, et qu’une table rase est ce qu’on peut espérer de mieux, mais parce qu’ils sont enchantés d’avoir des cibles sur qui se défouler. Juste pour le plaisir de laisser libre cours aux pulsions agressives (violenter, humilier, etc.), que Freud a identifiées comme étant des pulsions humaines fondamentales et incontestables. « Naturelles ».
Il dit aussi que la civilisation est censée contribuer au refoulement de ces pulsions agressives – mais voilà que la civilisation médiatique permet au contraire, aujourd’hui, d’en faire la « publicité », c’est-à-dire de les rendre publique.
Tous les quotidiens peuvent se faire plaisir aujourd’hui : dénoncer, fustiger, rire. L’homme est l’animal le plus cruel, pensait Baudelaire : il rit des autres. « Le rire est causé par la vue du malheur d’autrui ». Les émissions de télé peuvent donc se moquer, elles aussi, en faisant des montages ironiques et dramatiques, alternant les déclarations d’espoir d’avant la coupe, et les déclarations désespérées d’après l’élimination. Des Zappings qui « résument » le parcours. Elles ne font que ce que la nature leur dicte.
« Le rire est au fond satanique, il est donc profondément humain », a également écrit Baudelaire (tout cela provient de l’article des Curiosité esthétiques, intitulé De l’essence du rire et généralement du comique dans les arts plastiques). Baudelairien moi-même, je ne vais donc certainement pas remettre en cause le fait qu’on rie aujourd’hui de l’équipe de France. Je suis même d’autant plus susceptible de le cautionner, que je ne m’en prive pas. Mais voici ce que je tiens à préciser : le plus dur, pour quelqu’un qui était supporter de l’équipe de France dans cette Coupe du monde, c’est de sentir qu’il n’y a pas de regret chez ceux qui piétinent maintenant l’équipe. Pas la moindre déception.
De constater qu’ils n’attendaient que cela : le fiasco.
On va me dire, je le sais, que le déchaînement est à la hauteur de cette déception – mais c’est faux. Le déchaînement est à la hauteur de l’envie de se déchaîner. De l’envie de piétiner. De l’envie de rire. Vous les avez vus se battre pour obtenir une photo, un mot ? Des vautours, je le répète. Ils se sentent importants, ils se sentent véridiques. Mais l’avaient-ils voulu, la victoire, pour s’autoriser aujourd’hui à dénoncer la défaite ? Ils ne rient pas pour se soulager du stress accumulé, ils ne critiquent pas des matchs qu’ils ont souhaité remporter.
Il y a d’un côté les déçus légitimes (nous), qui pouvons nous énerver, qui pouvons rire, parce que nous avons voulu la victoire, et il y a d’un autre côté les cyniques camouflés, malhonnêtes, de mauvaise foi, qui fantasmaient cette situation sans l’avouer. Tous les journalistes sont aujourd’hui dans ce camp. L’équipe de France déclarait « tout va bien » ; c’était moins faux que les journalistes qui ont pu dire « allez les bleus ».
Et qu’on n’aille pas me dire non plus que leur rôle est d’être objectif, plutôt que supporter. Si victoire il y avait eu….
Bref. Leurs attitudes n’ont rien d’objectives, ni même de professionnelles.
On a quand même lu et entendu des choses comme ça :
« Information Canal + : il paraîtrait que Zidane s’est mêlé de la composition de l’équipe de France ». La rumeur a valeur d’information, dans le monde du journalisme sportif. Pourquoi ? Par impatience, par envie de foutre la merde. Par caprice.
Même opposition, entre déçus légitimes et illégitimes, à propos des témoignages, très attendus, des joueurs. Certains les attendent parce qu’ils se soucient de la vérité, et d’autres, parce qu’ils n’aiment que la polémique (en grec, polémos signifie : guerre). Ces autres, formatés par les salles de confessions des émissions de télé-réalité, rêvent de règlements de compte. Ils veulent des boîtes à question. Ils veulent des petites phrases. Ils veulent des déclarations.
On nous parle des salaires des joueurs, et ils vont rendre leur prime et c’est très bien. Mais je voudrais bien connaître le salaire de Christian Jeanpierre, aussi, pour voir.
Il vaut combien, son travail, à Christian Jeanpierre ?
Et on va lui demander de tout rendre aux radios amateurs, parce que vraiment, il nous aura bien fait chier avec sa morale, avec sa démagogie merdique. Sans transition et sans pudeur, le connard n’a néanmoins pas oublié, pendant de le match, d’envoyer des gros signaux aux téléspectateurs pour continuer à suivre, « malgré tout », la Coupe du monde « sur TF1 ». Il n’a pas oublié de poser ses questions de merde à chaque mi-temps.
On se prend à rêver d’une vraie table rase : une autre équipe, une autre administration, bien évidemment, mais aussi d’autres commentateurs, un autre quotidien sportif, d’autres consultants télé : tous ont contribué au climat pourri. Tous l’ont voulu.
Je ne sais pas qui sont les traîtres, mais je sais qui a été trahi pendant cette Coupe du monde : les gens qui aiment le foot.